JUSTICE – Un golf qui pousse à boue

[ de l’« atteinte à l’ordre public économique » ]

« Violences volontaires ayant entraîné une ITT supérieure a huit jours avec circonstances aggravantes : avec arme et en réunion ! » Alex Mahfoudhi, 40 ans, ancien responsable d’un programme de sécurité ali mentaire et de nutrition au Rwanda, passera le 29 juillet devant le tribunal de grande instance de Bordeaux. Il encourt 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende. Son crime ? « J’ai jeté quelques poignées de boue sur un bulldozer… »

Le 24 juin, il se trouve sur le chantier du golf de Villenave-d’Ornon, à 10 km au sud de Bordeaux, en compagnie de huit activistes opposés à ce qu’ils considèrent comme un grand projet non seulement inutile mais nuisible. « Nous étions à visage découvert, les bras en l’air. Nous avons encerclé une tractopelle et demandé au conducteur de couper le contact. » Mal leur en a pris. L’ouvrier appuie sur le champignon et fonce sur cinq d’entre eux en faisant tournoyer le bras mécanique de son engin. Paniqués. certains opposants se jettent à terre, évitent de justesse les chenilles de la machine, d’autres détalent comme ils peuvent. « Furax, j’ai ramassé de la boue et l’ai jetée en direction de la cabine. »

Le jour même. un vendredi, ils sont cinq, dont Alex, à tenter de porter plainte au commissariat de Bègles pour tentative d’homicide. En vain. Un autre opposant réussit, lui, à faire enregistrer sa plainte dans un autre commissariat, celui de Mériadeck. Le lundi suivant. Alex Mahfoudhi et un autre activiste s’y rendent à leur tour. Nouveau refus. En revanche, les flics ne se sont pas fait prier pour enregistrer celle du conducteur de tractepelle…

Trois jours plus tard, Mahfoudhi se fait cueillir sur la ZAD qu’il venait de créer, avec une quinzaine d’autres opposants. Laquelle ZAD, composée d’une grande tente—cuisine, d’une yourte en bambou, d’un espace théâtre et de plusieurs tentes, a été expulsée manu militari, le 6 juillet, à la demande de l’aménageur et sur ordre de la préfecture. Cerise sur la matraque : le parquet a carrément demandé la mise en détention provisoire d’Alex jusqu’au procès, pour « atteinte à l’ordre public économique » (sic).

Le projet Mulliez fait son trou

En fait, les écolos bataillent depuis 1987 pour protéger le domaine de la Plantation, dernière grande zone naturelle des alentours de Bordeaux. Pas moins de 167 ha jouxtant la Garonne, situés dans une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) constituée de bois classés et de zones humides, lesquels font tampon avec le fleuve pour préserver l’arrière-pays des crues. Classé « Natura 2000 », ce territoire abrite quantité de plantes et d’espèces protégées.

Après une première tentative, ratée, d’implantation d’un terrain de golf, d’un parc d’affaires et de 1 500 logements, c’est maintenant au tour du groupe franco-belge Vizzion Europe, spécialisé dans l’immobilier, de tenter sa chance. Son principal actionnaire, Gonzague Mulliez, membre de la famille qui détient le groupe Auchan, est le fondateur de Saint Maclou. Son groupe a obtenu tous les feux verts administratifs pour faire sortir de terre, en 2019, un mégaprojet immobilier. Car le terrain de golf n’est, comme souvent, que l’occasion de réaliser une grande opération immobilière.

Et ce n’est jamais que le 14e golf de la région…

Ce que je retiens de cela, au-delà d’un énième massacre inutile d’un milieu naturel « protégé » (mais pas contre les intérêts économiques de quelqu’un-e-s, visiblement), c’est le motif de mise en détention provisoire : « atteinte à l’ordre public économique ».

Je me souviens que, sur la loi Renseignement, nous disions que l’une des finalités qui autorise toutes les techniques de surveillance, celle d’atteinte aux intérêts économiques de la France, est trop vague et floue et qu’elle permet donc d’englober énormément de personnes innocentes, du-de la zadiste au-à la journaliste qui dévoile un scandale (sanitaire ou autre). Voir notamment cet extrait de débat à partir de 1m20 : https://www.youtube.com/watch?v=7C0nUaQDIXE . Sur la loi de réforme pénale de juin 2016 et les prolongations de l’état d’urgence, nous disions que l’on applique de plus en plus des moyens exceptionnels, de la justice d’exception, auparavant réservés aux formes les plus concrètes et violentes de terrorisme, à des faits d’atteinte à l’ordre public et à de la délinquance.

Je trouve qu’on est en plein dedans avec cette affaire. Et on notera que ce motif a été énoncé par un magistrat. Voilà, voilà.

Dans le Canard Enchaîné du 20 juillet 2016.

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